|
Chroniques
parisiennes 16

Conte banal parisien
Jacques
avait trouvé un emploi à Paris. On dit souvent : sur
Paris. Mais pour Jacques, c'est plutôt sous Paris, car cette
ville le domine et l'écrase.
Il
était heureux d'y venir : tout est possible, pensait-il,
à Paris. Cette concentration d'événements,
ce foisonnement, ce rayonnement culturels... Il allait en profiter.
Mais bien vite il ne ressent qu'une implacable solitude.
Dans
une ville où tout le monde s'ennuie, il est facile de s'intégrer
: il suffit de s'ennuyer comme tout le monde. Mais à Paris
où tout s'agite l'ennui est une défaite, pire, une
tare. Et plus les autres s'amusent, bondissant d'un vernissage
à une avant-première, plus Jacques se morfond.
Parfois,
avec une énergie désespérée, il sort
dans la rue, en quête de tout ce qui peut arriver. Alors,
il croise un couple, puis un groupe, puis un couple, puis un groupe,
puis encore un groupe, puis encore un couple, et un couple de couples
et un groupe de couples... Tiens, une personne seule ? Mais elle
a paraît si pressée, ses yeux brillent tellement que
sans nul doute elle rejoindra très vite un groupe ou formera
un couple. Elle poursuit un objectif... ou une conversation
sur un téléphone portable. En tout cas, elle est reliée.
Miracle
diabolique de Paris où vous vous sentez parfois le plus seul
des seuls, et où la beauté vous paraît inaccessible
et la joie impossible. Jacques a envie de chanter à tous
les passants la complainte de Nougaro : " Donne-moi la main
camarade, toi qui viens d'un pays où les hommes sont beaux
"... Il reste les très perdus et les très errants,
mais Jacques refuse cette compagnie de l'échec.
Il
prend pourtant bien soin de s'habiller dans les endroits à
la mode, mais rien n'y fait. Il ne s'entend pas mais sait qu'il
sonne faux. Dans les pubs, sans pour autant déranger il se
sent un peu de trop. Il n'est à l'aise nulle part : bien
sûr il se sent Parisien lorsqu'il croise des touristes qui
s'engouffrent par grappes chez Léon de Bruxelles ou Hippopotamus.
On trouve toujours moins parisien que soi. Mais au café
Charbon ou à la Flèche d'Or, où il s'aventure
parfois, il se retrouve dans la peau d'un touriste, d'un étranger,
d'un hôte de passage, mais pas de marque : dégriffé.
Ou plutôt griffé par cette indifférence qui
l'exclut, cette animation qui marque au fer rouge sa propre solitude,
pointe du doigt son ennui. Parfois, il croise son visage dans
l'un des miroirs tachetés de ces lieux minutieusement vétustes
: il n'est pas laid, il paraît sympathique, alors pourquoi
? Que lui manque-t-il ? Pourquoi, même au cour de la ville
et de la nuit, se sent-il extérieur, à côté,
jamais dans le ton ni dans la bonne tranche d'âge, trop sage
ou trop adolescent ? Décalé, mais toujours décalé
contre son gré, et jamais savamment décalé,
comme savent si bien l'être les Parisiens ?
Et
puis au travail il rencontre Céline. Elle est douce et
gentille, un peu timide, elle ne vous écrase pas avec son
regard. Certes, elle n'a pas le piquant des parisiennes mais
Jacques a renoncé : il ne veut plus, se dit-il, " apprendre
à cueillir les roses les mains nues ". Céline
vit Paris comme lui : mal. Ou plutôt vivait, parce qu'elle
a abandonné plus vite et s'est installée en banlieue,
à Issy, où, elle a ses repères et on la reconnaît.
Ils ressentent la même réserve et la même inaptitude
à la " Grande Vie Parisienne ", toujours frôlée,
jamais vécue. Ils en concluent : ce n'est pas fait pour Nous.
Ainsi naît leur Nous.
Il
part la rejoindre en banlieue ; ils y font des enfants. Paris
pour eux ne devient plus qu'une abstraction mathématique
: un point de convergences, un centre de gravité sous apesanteur,
un facteur qui à la fois vide et remplit les RER. Ils
gardent le souvenir, à peine amer, un peu caustique, d'un
rendez-vous manqué, d'une drôle de ville réservée
à des drôles de gens.
Etienne
Duvivier
|