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Chroniques
parisiennes 14

Chronique défensienne N° 1
Tentons
une gageure : essayons d'occuper toute une chronique parisienne
à dire du bien de La Défense. C'est possible,
à condition bien entendu d'éviter le centre commercial
des quatre temps, dont j'ai déjà parlé, et
d'errer sur l'esplanade, lisant avec gourmandise le menu des activités
humaines.
Ainsi
les chantiers des tours en construction : les trous pour les
fondations sont si profonds qu'on se demande si l'architecte, fou
ou génial, ne s'est pas trompé de sens, n'a pas inventé
le building à l'envers, le triture-terre après le
gratte-ciel. S'y opéreront parfois de si basses transactions
qu'il serait en effet plus sage de se terrer et d'adopter le profil
bas du troglodyte. Ces chantiers me font l'effet d'une symphonie
de métiers, dont la composition et l'exécution me
semblent un travail impossible et magique. Le miracle est assuré
par plusieurs siècles de civilisations et de technique assimilée...
Lorsque
par temps clair, il se lève vers le ciel (de toute façon,
on ne regarde jamais assez le ciel : méditez ça...),
le regard s'amuse à suivre les arêtes tranchées
des édifices. Tout d'angles et de courbes, de vitres et
de pierres opaques, ce monde minéral ne peut laisser le visiteur
indifférent.
Le
cinéphile ne peut manquer de voir en la tour Framatome un
cousin du monolithe de 2001, l'odyssée de l'espace, à
l'échelle agrandie.
Il
ne faut pas manquer les jours où les nuages, qui n'ont guère
l'occasion d'être coquets, se regardent dans ce grand miroir
qu'est la tour Elf. Le plus étonnant, c'est lorsque l'ombre
de la Tour Elf, sur laquelle se reflète le soleil, s'étend
sur l'esplanade, diffusant sur le sol une sorte d'" ombre ensoleillée
" dans laquelle nous évoluons, indifférents
au mystère.
Il
y tant de façons de s'amuser avec les yeux à la Défense.
Malheureusement, les touristes pressés n'auront que deux
souvenirs : l'Arche et la vue de l'Arche. Je ne pousserais pas
le non-conformisme jusqu'à dire qu'on trouve beaucoup plus
beau que l'Arche à la Défense, qu'elle est surfaite,
que c'était tellement mieux avant... Non, l'Arche est le
clou du spectacle. Elle prend la Défense au carré
et je ne m'en lasse pas. Mais il faut la surprendre là
où elle ne s'y attend pas, la prendre au dépourvu
et non sur son socle d'institution. Par exemple, au rond-point des
Champs-Elysées, regardez en direction d'Etoile : l'Arc de
Triomphe est littéralement décapité par le
toit de l'Arche de la Défense, formant ainsi un " A
" composite. Comme si l'Arche voulait infliger à
sa grande sur la punition qu'elle subit : cette minerve, ces
filets qui lui coupent la perspective et l'empêchent d'atteindre
la perfection. Comme si, Ô dérision, elle voulait se
venger du vent...
Le
déjeuner sur l'Arche est un tableau sociologique d'une étonnante
richesse. Donnez-moi, à cinquante kilomètres à
la ronde, un autre lieu où se rassemble une humanité
aussi hétérogène. Il y a les familles de
touristes qui s'assoient bien au milieu et en haut, pour être
dans le plus possible dans l'axe de Paris et avoir la meilleure
vue ; il y a les cadres et secrétaires pressés, qui
avalent leur sandwich, plutôt en bas, et légèrement
sur les côtés ; il y a les jeunes de banlieue en survêtement,
aux extrémités, pour tout observer d'un coup d'il...
ou pour revendiquer la marge ? A voir...
Comme
un paysage, ce tableau évolue avec la journée.
La grouillante Défense devient à la nuit une cité-dortoir
avec des buildings en trompe-l'il, ou mieux, une station intergalactique
désaffectée, désertée par des vaisseaux
qui se sont arrachés à l'obsolescence comme aux griffes
d'un monstrueux alien... Mais le regard s'amuse encore, devant
les damiers noirs et jaunes des tours, laissant deviner des rencontres
entre femmes d'affaires et hommes de ménage... Ou tout simplement
sur l'esplanade, devant le yuppee éteint qui voit ses acrobaties
financières de la journée symboliquement résumées
par les slaloms des rollers....
Il
se construit une église à La Défense, ce qui
m'inspirera très probablement une chronique...
Etienne
Duvivier
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