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Chroniques
parisiennes 13

Les acrostiches
Je
me demande à quoi pensent les voyageurs-du-métro-sans-lecture.
Je ne comprends pas qu'ils refusent de saisir cette petite occasion
de s'évader dans un thriller de Tom Clancey, une fable
de Paulo Coelho, une chronique boursière ou, mieux mais plus
rare, les uvres complète d'Italo Calvino ou une biographie
de Roscoe Arbuckle.
Peut-être
ont-ils leur secret et savent-ils s'évader sans le recours
à la lecture. J'ai également ma méthode
pour m'abstraire de la réalité, sans littérature
ni support d'aucune sorte, que je vais vous vous dévoiler.
Mais
avant, une page de publicité. A deux pas des Grands Boulevards,
se nichent les hôtels de la Cité Bergère, qui
fleurent bon la province cossue. Ils sont retirés du battage
dans une allée en forme de L, qui se termine par un café
dont la salle a L aussi cette forme. Les troisièmes dimanches
du mois, un copain y projette des films muets accompagnés
au piano ou à l'accordéon. Et, magie de Paris, nous
revoilà plongés quatre-vingt ans en arrière,
lorsque l'image animée, supposée vile, n'avait droit
de cité que dans les cabarets. Dernièrement, on
passait Catherine, une vie sans joie, adorable premier film de Renoir
malgré son titre suicidogène. En février, ce
sera Le bossu de Notre-Dame, avec Lon Chaney (réservation
: 01 45 23 33 33).
Mais
comme toute coupure publicitaire, celle-ci n'était pas gratuite.
Que racontait " Catherine " ? Les malheurs d'une domestique
renvoyée par sa maîtresse, malgré l'affection
que lui porte le mari. Or, non contente d'être méchante,
l'épouse est de plus infidèle. Le mari en a la preuve
lorsqu'il ramasse, tombé de la poche d'un soit-disant ami,
un acrostiche composé au nom de sa femme. " Acrostiche
: poème ou strophe où les initiales de chaque vers,
lues dans le sens vertical, composent un nom ou un mot-clef ".
(Robert). L'idée m'est venue de réhabiliter l'acrosiche,
cet exercice littéraire délicieusement suranné,
musical et oulipien. Il faut respecter quatre contraintes :
1) parler du mot choisi ; 2) décliner les initiaes vers par
vers ; 3) suivre un rythme régulier (pour ma part, j'opte
pour l'alexandrin) ; 4) rimer. Cela demande un peu d'entraînement,
il faut un peu s'acroster au départ, mais on y arrive, croyez-moi.
J'ai commencé avec le dictionnaire, en piochant des mots,
et voilà ce que ça donne :
Mots
laids, mots bêtes, mots vides, vous êtes là à
temps
Et comme les couleurs vous remplissez les blancs
Un jour, je me tairai, laissant place au silence
Bienheureux ceux qui savent s'arrêter dans la danse
Les mots sont si précieux qu'il nous faut les choyer
Et non pas les vendre comme dans certaines criées
Refusons de meubler avec les mots aimés
(1 minute 30'')
Je
glisse une question : faut-il, en fin d'acrostiche, citer le mot-clef
(pour que le poème soit lui aussi en L ?) Je ne m'étonnerais
pas qu'il y ait à ce sujet deux écoles...
Regarde
donc Papa, voilà pourquoi Chopin
Aujourd'hui, comme un bègue, a joué au malin
Y'a un trou sur le disque, il faut que tu répares
Un bricoleur comme toi, tu pourrais le faire car
Réécouter sans cesse la même Mazurka
Enerve un garnement, fût-il sage comme moi.
(1'25'')
Parti
sans passeport et sans visa non plus
Egaré dans des monts et des vaux inconnus,
Reconnaissant ni Dieu, ni ange, ni démon,
Seul face à la nature, je lui criais : " Pardon ;
Oui ? " Je ne savais pas qu'il y'avait des frontières
Naturelles - différentes de celles des militaires
" Noie-moi dans ta luxure, nature, prends mon destin ! "
Et vint une personne qui me tendit la main.
(1'36'')
Et
comme j'ai du endormir les enfants, je peux terminer avec un acrostiche
classé X :
Sylvie,
viens dans ce lit et déshabille-toi
On essaiera alors de jouer tous les deux
Nulle autre partition que celle de Toi et Moi
Avec bonheur et grâce, comme deux amoureux,
Tiens-toi à mon archet, nous commençons en do
Et, après la tempête, nous ferons l'adagio.
(1'41'')
C'est
certes de la poésie fast-food (mais je débute et espère
bien m'améliorer), mais l'exercice est amusant et finit par
procurer une évasion. C'est ce que j'aime chez Pérec
et les oulipiens : les mots, malaxés, corsetés, secoués,
finissent par produire du sens, absurde, symbolique ou onirique.
Vous
remarquerez que le dernier m'a demandé un peu plus de temps
que les autres, non que je me sois laissé troublé
par cet érotisme de pure circonstance, ladite Sylvie étant
une créature de mon imagination, mais à cause des
rimes alternées, qui demandent un effort de mémorisation
supplémentaire. Quoiqu'il en soit, ces acrostiches se fabriquent
en moyenne en quatre-vingt dix secondes, c'est-à-dire la
durée, elle aussi moyenne, qu'une rame de métro met
à aller d'une station à l'autre. Par conséquent,
voilà où je voulais en venir : voyageurs du métro,
pratiquez l'acrostiche ! Ne prenez surtout pas les mots qui vous
viennent à l'esprit, sauf si vous voulez vous faire les dents
sur PUBLICITE, EXCLUSION, LAIDEUR, SALES-GUEULES, TELESTAR,
CLACHORD, COHUE, PETASSES-QUI-PUENT-LE-THIERRY-MUGLER. Non, piquez
des mots dans le journal du voisin, demandez-en aux autres usagers
croisés dans les couloirs (je vous préviens : la demande
déroute un peu), ou partez des noms de station, en allant
crescendo dans la difficulté : commencez par CADET et
gagnez votre diplôme d'acrostichologie avec LA-MOTTE-PICQUET-GRENELLE.
Je
terminerais en faisant part de deux inquiétudes. Celle de
l'auteur de la présente chronique : dans Paris où
pourtant tout est possible, trouverais-je des partenaires pour des
championnats d'acrostiche ?
Inquiétude que je devine du lecteur : à Ste-Anne,
les infirmiers lui laisseront-ils du papier et un crayon pour qu'il
se livre à cette étrange manie ?
Etienne
Duvivier
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