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Chroniques
parisiennes 11

Immobile
Je
suis de ceux qui ont la chance de pouvoir prendre du plaisir avec
une carte routière ou touristique, qui pratiquent le voyage
immobile topographique. Donnez-moi un bon atlas et je ne sentirai
plus les rivages de mon île déserte. Je suis avec
gourmandise le fil d'une route secondaire, je me rafraîchis
à une rivière, laisse passer le train, traverse un
village en ne manquant pas de déposer un cierge à
l'église ; je navigue dans les auréoles des lignes
de dénivellation...
On
peut aussi pratiquer le voyage immobile avec un plan de Paris. Mieux,
je vais vous raconter mon périple dans l'espace et dans le
temps, rendu possible par le véhicule le plus minimal
qui soit, un morceau de papier de 10 centimètres carrés
: un plan du métro de 1955. Profitez donc de ce carnet
de voyage, sans photos convenues ou séances diapo interminables.
La
première impression n'est pas dépaysante : la toile
d'araignée multicolore a la même physionomie. C'est
à la fois rassurant et décevant... Et puis, comme
le chineur, on trouve quelques objets non identifiés, quelques
bizarreries ; des différences qui provoquent des réflexions,
des émotions, à condition de se laisser un peu aller.
Ce
que l'on voit en premier, ce sont les terminus qui se feront pour
la plupart détrôner. Y a-t-il meilleure démonstration
du développement centrifuge de la capitale après-guerre
? Puis, l'on repère les changements de noms de station,
qui se produisent encore régulièrement. Gare d'Austerlitz
s'appelait Gare d'Orléans. Ceux qui croient à
la réincarnation m'expliqueront pourquoi Georges Mandel
est devenu Rue de la Pompe (ce qui n'est pas particulièrement
créatif). Disgrâce, retour en grâce... Pour mettre
fin à une erreur fâcheuse, pour que les touristes centrés
sur la butte de Paris ne buttent pas sur le centre de Paris, on
a rebaptisé Montmartre rue Montmartre, mais ce n'était
pas suffisant : : tout récemment, Rue Montmartre est devenue
Grands Boulevards. A ce jeu-là, que fait-on, je vous le
demande, quand des voyageurs paniqués, sur le quai de Charles-de-Gaulle
Etoile, vous demandent comme cela m'est arrivé where is the
airport ? Ah, excusez-moi, je touche à la mythologie...
Revenons au voyage.
Il
y a aussi les lignes qui n'existent pas. Le RER n'est qu'un rêve
de polytechnicien et Luxembourg une gare de banlieue pour Massy
et Robinson. Les Halles ? Une petite fille perdue, toute bête,
orpheline souillée qui sent le fruit talé et qui chaque
matin scrute sa boîte à lettre car elle rêve
de... correspondances. Aujourd'hui, on fait des gorges chaudes
de la ligne 14 : sachez qu'en 1955, il existait déjà
une ligne 14, mais avec conducteur, un homme certainement charmant
: elle faisait Porte de Vanves-Invalides. Un jour, comme de
riches fermiers soucieux d'expansion, les autorités décidèrent
de la marier à la ligne 13 de l'époque, Carrefour
Pleyel-St-Lazare, qui avait déjà une belle fourche,
et avec ce bon mariage ils firent une grande ligne 13, promise à
un bel avenir.
On
apprend aussi que la ligne 3 bis Gambetta-Porte des Lilas, qui comprend
en tout et pour tout quatre stations, était auparavant le
prolongement de la ligne 3, qu'on a coupée à Gambetta
pour desservir Bagnolet (vous me suivez ? La même chose s'est
passée pour la 7 et la 7 bis, si vous voulez tout savoir).
Ce qui m'inspire deux réflexions : d'abord, que les fans
se rassurent enfin, Serge Gainsbourg ne commettait aucune erreur
géographique quand il chantait : " J'suis l'poinçonneur
des Lilas, Pour Invalides, changez à Opéra ".
Ensuite, mettez-vous à la place de ces pauvres ressortissants
de Pelleport et de St-Fargeau, qui pouvaient sans changement, flâner
sur les grands Boulevards, écouter la Callas à l'Opéra
et partir par St-Lazare à la campagne, en Argenteuil, lorsque
du jour au lendemain ou presque, on leur a dit : " Gambetta,
terminus ; pour la verdure, voyez avec le Père Lachaise ".
Aujourd'hui, on ne la leur referait pas : ils assigneraient.
Mais ce que j'aime le plus, ce sont les stations de métro
disparues, fermées. Arsenal, Gare d'Orsay, St-Martin, Croix-Rouge,
Martin Nadaud. C'est idiot, mais elles me font rêver. Aujourd'hui,
l'usager attentif du métro, en écarquillant les yeux
lorsque la rame est dans le tunnel (au risque de passer pour un
fou de plus), en aperçoit les vestiges. A cet instant,
ces stations désaffectées donneraient plutôt
des cauchemars : plongées dans le noir, mais pour autant
couvertes de graffitis si mystérieux qu'ils semblent cabalistiques,
elles semblent n'exister plus que pour accueillir des bandits de
grand chemin des temps modernes ou des messes noires New Age. Le
métro les traverse sans s'attarder, peu rassuré. Mais
sur le plan, elles retrouvent leur innocence perdue. Mieux, elles
semblent vierges d'une modernité qui aurait fait venir dans
le métro les SDF et la publicité, la misère
et la vulgarité. On se plaît à croire que
dans ces stations se sont passées des histoires plus romanesques,
plus suaves que dans notre banal Sèvres-Babylone ou Réaumur-Sébastopol.
Des histoires que Doisneau aurait surprises, que Piaf aurait chantées,
que nous aurions écrites... " Le jeune homme au
complet gris attendait sur le quai du métro Croix Rouge la
femme de chambre qu'il avait croisée en sortant du Mont-de-Piété.
" Voilà, inventez-moi la suite, je vous invite au voyage...
immobile.
Etienne Duvivier
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