Carnets de voyage d'Uniterre.com
Accueil Annuaire des carnets de voyage Carnets de voyage guide Inde, USA, Cuba Guide voyage Forum voyage - blog voyage Billet avion
recherche multicritères
correspondants voyageurs
Voyageur du Mois
Forum voyage

Chroniques parisiennes 10



Auchan

La virulence des chroniques s'étant alanguie avec les fêtes de fin d'année, nous allons commencer l'année 2000 avec une petite bouffée... d'agressivité !

Certes, je me suis mis en position propice à l'énervement : le 23 décembre 1999, j'allais effectuer des achats de Noël à Auchan de la Défense, au centre commercial des Quatre temps. Pour clore le sujet, je vous précise de quels temps il s'agit : un temps pour la cohue, un temps pour les vitrines criardes, un temps pour les soldes bidon et un temps pour se dire, les bras chargés de poches plastique, que la société de consommation, c'est bien fatigant. Que ceux qui trouvent que j'y vais un peu fort sachent que cela ne va pas s'arranger.

J'éprouve une fascination morbide pour les hypermarchés, qui ont en commun avec le Louvre que pour tout voir, il faut une prendre une journée et attention, en petites foulées. Vous cherchez de la sauce tomate : la surface de rayon consacrées aux condiments à base de tomate approche celle d'une épicerie de quartier, pour tous ses produits. Quatre mètres carrés rien que pour les filtres à café. L'hypermarché ou la dérision infiniment agrandie.

Dans la file d'attente aux caisses, on n'a rien d'autre à faire que de regarder autour de soi, d'autant que les vigiles à l'entrée vous cadenassent votre sac, de sorte que l'accès à votre livre est impossible. Et là, que voit-on ? Des caissières et vendeuses affairées - jusque là rien d'anormal - , qui portent des blouses où est écrit : " Auchan - Nous allons vous changer l'an 2000 ". Vous avez bien lu : nous allons VOUS changer l'an 2000. Ce n'est pas le magasin qui s'engage à changer : pourquoi le ferait-il ? Il n'a aucune faute, aucun errement à se faire pardonner, et contrairement au Crédit Lyonnais ou à la SNCF, il n'a rien à gagner à fonder une campagne publicitaire sur son propre changement. Le changement aura donc bien lieu chez VOUS. Les conservateurs iront chez Carrefour, parce qu'apparemment Auchan ne leur laisse pas le choix : ils changeront !

Que faut-il en penser ? Première solution : rien. Regarder cette phrase en acheteur hébété, en bête de somme, en consommateur de publicité, de slogan, de marketing. Laisser glisser, comme à la télévision. Deuxième solution : lire, et s'arrêter aux mots. Parce qu'il paraît que les mots ont un sens. Et prendre Auchan au mot : il va NOUS changer l'an 2000. Comment ? En multipliant les animations culturelles et musicales dans les rayons ? En organisant des forums de consommateurs ? En instaurant le quadruple étiquetage : en Francs, en Euros, plus la cotation sociale et la cotation environnementale ? En créant des rayons " commerce équitable " ? Et ensuite ? Si un tel programme, déjà assez ambitieux pour une grande surface, était réalisé, cela suffirait-il à nous " changer l'an 2000 ? "

Prenons le problème en sens inverse, et faisons de la jolie devise slogan un cauchemar. Et si, dans un monde qui se réduit, les seuls changements à attendre ne pouvaient provenir que d'Auchan ou d'autres marchands de presse-purée (ou de savonnettes, comme dit la nouvelle Secrétaire d'Etat au Budget) ? Si, définitivement, tout ne résidait plus que dans le panier de la ménagère ou le contenu du caddie ? L'histoire est finie, les idéologies sont mortes, mais Auchan est là. Certains de mes lecteurs essaieront de tempérer : " Allons, allons, ne prenons pas trop au sérieux un petit slogan ". Ce qui signifie : Laissons glisser...

Mais tout de même. Mettons-nous à la place du publicitaire cynique à l'origine de cette trouvaille. Y a-t-il cru, une fraction de seconde ? Ou pense-t-il vraiment que les " changements " à la portée d'Auchan sont à la hauteur des désirs de ses clients ? Si tel est le cas, pour qui NOUS prend-il ? N'est-ce pas un symptôme de plus du totalitarisme doux et suffisant exercé par la grande distribution ?

Ces chroniques, je l'espère, s'adressent à ceux qui, bon an mal an, croient à quelque chose : progrès social, famille, écologie, culture, religion, humanisme, libéralisme, enfin, tout ce que vous voudrez. Mais il y a des gens qui, par étouffement et par inertie, cessent de croire à peu près à tout et se laissent subrepticement glisser, dans une vie faite de consommation et d'ennui. J'ai crainte que ces gens existent. Que ressentent-ils lorsque Auchan leur promet un nouvel an 2000, sinon une énorme lassitude et la confirmation d'un avenir morne, mort-né ?

Bien fait pour moi, je n'avais qu'à ne pas mettre les pieds à Auchan. Et comme j'ai tout l'air de développer une allergie, je devrais m'abstenir d'Auchan à compter de l'an 2000. Ainsi, sa grande promesse deviendra une toute petite réalité...

Voilà ce que j'allais vous écrire jusqu'à ce que je m'aperçoive que ma mémoire m'avait trahi. Le slogan n'était pas : " Auchan, nous allons vous changer l'an 2000 ", mais " Auchan - Changeons la vie avec l'an 2000 ", ce qui, hum hum introduit une nuance. Ce n'est plus une promesse unilatérale, mais une suggestion. Je retire donc les accès de paranoïa et " le totalitarisme doux et suffisant", qui était de toute façon un peu fort de café (Jacques Vabre, Lavazza, Grand-Mère, Maison du Kawa, bref tout ce que vous trouverez chez... Auchan). Je vais donc écrire au service consommateurs d'Auchan pour savoir comment ils souhaitent que nous nous y prenions pour changer la vie, dans quelle direction faut-il aller. Je vous tiendrai informé des suites de ce dossier... Ils ont intérêt à répondre, parce que sinon ma devise est toute trouvée : " Auchan - Changeons la vie avec l'an 2000. N'y foutons plus les pieds. "

Etienne Duvivier


Retourner au sommaire des Chroniques Parisiennes

©Etienne Duvivier - Tous droits réservés - Interdiction de reproduction sans l'autorisation de l'auteur.