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Chroniques
parisiennes 1

Premier opus
31
octobre. Je vais vous raconter ma promenade pédestre à
Paris. Invariablement, le piéton de Paris ne peut s'empêcher
de maudire les voitures et les crottes de chien, qui entravent
son bon déplacement. Ah, que serait Paris sans ces deux fléaux,
se dit-il, l'idéaliste. Certes. Mais il existe une solution.
O
vous Parisiens qui promenez votre chien et qui êtes donc piétons,
voulez-vous d'une ville sans voiture ? Où vous laisseriez
votre chien s'ébrouer gaiement sur la chaussée, courir
après les oiseaux qui auraient repris droit de cité
? Eh bien, pourquoi ne pas entraîner votre chien à
mordre dans les pneus des automobiles ? Le plus robuste des
Michelin, le plus sophistiqué des Pirelli ne résisterait
pas à une canine bien aiguisée.
O
vous automobilistes, avez-vous remarqué que les chiens, tels
les hommes de l'Evangile, sont devenus fous ? Mais ne leur pardonnez
pas ! Vous êtes bafoués dans votre droit de propriété,
et dans ce que vous avez de plus cher : VOTRE voiture. Alors,
si vous voyez un chien, chargez-le, quitte à monter sur le
trottoir, faites-en de la bouillie. Après tout ça,
on pourra enfin marcher l'esprit libre, en contournant les épaves
et enjambant les cadavres de chien.
Non,
ce qui gâche une promenade à Paris, un samedi de
Toussaint, c'est un tout autre fléau : je veux parler d'Halloween,
et plus particulièrement de cette manie qu'ont pris les commerçants
de décorer leurs boutiques aux couleurs de cette fête
devenue à la mode... Qu'on soit coiffeur, boucher, parfumeur,
agent immobilier, il faut poser sur sa devanture des citrouilles
percées, suspendre des guirlandes en papier crépon
de chauve-souris, le tout enrobé de fausses toiles d'araignées.
Personne ne résiste à cette mode. Est-ce que c'est
joli ? Non. Est-ce que c'est drôle ? Non. Est-ce que ça
fait vendre ? Non. Mais c'est comme ça.
Je
suis fasciné par le manque d'imagination et l'esprit routinier
de nos petits commerçants. L'union passive faisant la
force, ce conformisme a quelque chose d'agressif et d'outrancier.
C'est uniquement de ce point de vue qu'ils se rapprochent de l'esprit
de cette fête macabre. L'un d'entre eux a-t-il fait un
tout petit effort de curiosité, s'est-il demandé ce
que voulait dire Halloween, où étaient ses origines
? Allez donc. Inversement, pour la fête de la musique, avez-vous
vu des boutiques décorées de croches envolées
d'une partition, de vieux instruments de musique, de marionnettes
de musiciens ? Jamais, ou très rarement.
Je
serais déjà très heureux que ce 21 juin, au
lieu de se brancher paresseusement sur la bande FM, ils me choisissent
de la musique. Mais non : ils sont bien trop engoncés
dans leur certitude que plaire, c'est ne pas déplaire, et
que ne pas déplaire, c'est être impersonnel. N'allez
pas croire que j'ai une quelconque antipathie de principe envers
les petits commerçants : je les préfère aux
grands, et j'en connais de charmants, qui aiment faire leur métier.
Toute ma déception vient du fait qu'eux aussi, ils ont cédé.
Ce petit couple d'horlogers prévenants ? Décoré
! Ce boucher si gentil et si doux sur ses prix ? Décoré
! L'épidémie s'étend, la faucheuse à
tête de citrouille décapite toute trace de bon goût
sur son passage. Décidément, Halloween, c'est une
fête macabre.
Et
ceux qui ont le coeur à faire la fête après
être sorti d'un magasin ont bien du mérite. Rue d'Amsterdam,
non loin de la place Clichy, on trouve l'académie de Billard
: un bâtiment début vingtième, haut de plafond,
une atmosphère poussiéreuse, surannée, hors
du temps, un ambiance de casino désaffecté au coeur
de la trépidance, un lieu magique, mystique (d'accord,
j'en fais beaucoup, mais comprenez-moi), un lieu d'histoire, d'histoires,
une maison digne et fière comme un vieillard élégant,
amoureux... Sur la vitrine de l'académie de billard, quelqu'un
avait peint, de l'intérieur, un fantôme et une citrouille...
Comme si ce lieu n'était pas déjà délicatement
fantomatique. Pauvre type qui obéit aux modes absurdes, tu
as entre les mains un peu de beauté, il faut que tu ailles
la gâcher...
Chers
amis, vous tous, boycottons Hallowwen ! Promettons-nous, l'an
prochain, de ne pas nous rendre dans des magasins halloweenés
! Et faisons connaître notre mouvement ! Et mes excuses
par avance aux marchands de papier crépon (il ne faut pas
prendre le crépon pour un patin, comme dit la comtesse).
Etienne
Duvivier
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