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Mi diario habanero / Chronique havanaise
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Vendredi
15 décembre
La
Place Rouge était vide... Non ! On recommence : La Place de la Révolution
est déserte et José Marti se sent décidément bien seul sous les bourrasques
bruineuses qui transpercent la ville aux colonnes. Le Festival Jazz
Plaza de La Havane bat pourtant son plein depuis 2 jours mais, en
dessous de 15 degrés centigrades, les Cubains considèrent que dehors
il gèle littéralement.
Et
il n'y a en effet qu'une petite centaine de spectateurs devant l'entrée
du cinéma de la calle 23 pour la première projection à Cuba de "
Calle 54 ", le film de Fernando Trueba sur sa vision, disons un
peu personnelle, du Latin Jazz. La salle est donc aux 2/3 vide lorsque
retentissent les premières notes aigrelettes de piano, les systèmes
THX et autres Dolby Senssuround n'ayant apparemment pas encore atteint
les rives du Vedado. Malgré l'apparente belle image, on comprend très
vite qu'il y aura à boire et à manger dans ce film.
Le
démarrage est plutôt poussif et il faut attendre la virtuosité affolante
mais un peu cabotine de Michel Camilo pour rouvrir un oil. Passent
ensuite un Gato Barbieri toujours intriguant mais un peu sonné par les
années et un Tito Puente sympathique et communicatif mais à l'encéphalogramme
musical plat. La formidable énergie gitana de Chano Dominguez nous réveille
enfin les oreilles : merveilleuse Andalousie, forte, ouverte, sanguine
et chaleureuse. Puis l'écran s'anime enfin avec les superbes images
en noir & blanc du grand orchestre dirigé par Chico O'Farill
; mais cette Afro-Cuban Jazz Suite-là reste foncièrement très imprégnée
de Gil Evans.
On
ne sait décidément jamais tout sur tout ; J'avoue ignorer qu'il existait
un Miles de la trompette salsa. Maintenant je sais (dirait Gabin) :
il s'appelle Jerry Gonzalez, il est portoricain et ca a l'air
d'être un sacré bonhomme ; Phrasé juste, souple et nerveux à souhait,
cool attitude dans les paroles et les gestes. Chapeau l'artiste. C'est
le duo suivant qui va véritablement réanimer la salle ; à ma droite,
Bebo Valdés, 82 ans, installé à Stockholm depuis 1963 ; à ma gauche
Israël López " Cachao ", 83 ans, installé à Miami depuis 1961. Affrontement
sympathique et malicieux de deux mastodontes de la musique cubaine que
personne ici n'a véritablement oublié. Ils ont juste fait semblant !
Dans la salle les conversations vont bon train : bien sûr que l'un est
le plus grand contrebassiste de toute l'histoire musicale cubaine et
que l'autre fut sans conteste le meilleur pianiste des années 50. Il
y a bien un peu de fierté nationale derrière tout ca. Et c'est tant
mieux, car il n'y a pas deux Cuba et deux sortes de Cubains. Applaudissements
à tout rompre.
Dès
lors, le film peut courir vers son apothéose : l'autre duo, celui entre
Bebo et Chucho (Valdés), entre le père et le fils, entre celui
du dehors et celui du dedans. Moment émouvant et bien sûr fortement
symbolique. D'ailleurs quelques larmes à l'oil brillent dans la pénombre.
Beauté de l'instant et grâce musicale. Grandeur de ces quelques familles
cubaines, véritables dynasties, qui, génération après génération, fournissent
et fourbissent les meilleurs talents musicaux de la grande île. Longs
applaudissements. Générique, lumière trop brillante, regards un peu
éberlués et retour à la chaleur relative de la rue (la salle était climatisée
!). Helio Orovio me susurre : " ce film est un petit bijou !
". Moi je ne suis pas contrariant. Oui c'est vrai, la deuxième moitié
du film est belle.
Samedi
16 décembre
Miracle
! Le soleil est de la partie aujourd'hui. Je sors short et T-shirt,
ayant bien l'intention de passer pour un touriste car les conversations
de rue s'engagent ainsi plus facilement. A Cuba, le plus inattendu est
toujours possible ! Dans Centro Havana, cruelle déception pour le collectionneur
de disques que je suis : toutes les bonnes adresses données dans mon
livre Ritmo Cubano sont déjà caduques. Déménagements, magasins
en rénovation, il faut déchiffrer les bouts de papier jaunis agrafés
sur les palissades pour découvrir les nouvelles adresses ; chez moi...
tél. à la voisine entre 10h et 13h... ; à la casa comisionista quatre
blocs plus loin... ; retour dans cinq mois ( !)... et ainsi de suite.
Deux heures plus tard, nouvelle déception : pas une pièce nouvelle depuis
juillet, pas la moindre perle rare ou introuvable, rien. Les vieux 33
tours c'est comme les denrées alimentaires de la libreta (le carnet
de rationnement) ; on ne sait jamais ce qu'il y aura ni quand ca viendra.
D'ailleurs, au même moment, tout en traversant l'avenue Galiano, un
mulâtre hilare crie à un pote à lui ; " Dépêche-toi compadre, y'a de
la morue aujourd'hui ! ". Grandeur et décadence tropicale de la perle
des Antilles.
Le
soir, taxi collectif (dix pesos cubains quelle que soit la distance,
jamais plus) pour l'avenue La Rampa. Arrêt bruyant et enfumé de la Lincoln
57 devant La Zorra y el Cuervo, l'un des plus anciens clubs de
jazz de la ville. L'affiche est alléchante : Frank Emilio y sus
amigos. Et la rumeur court que Herbie Hancock est en ville et
qu'il va venir faire le bouf. Mais avec qui ? Avec Frank Emilio à La
Zorra ou avec Chucho Valdés au théâtre Amadeo Roldan ? Double déception
rapide (encore !) : d'abord, un portier à l'oil faussement désolé nous
annonce que Frank Emilio a eu un petit accident cardiaque dans l'après-midi
et qu'il ne jouera pas ce soir (vrai ? faux ? qui saura jamais ?). Ensuite,
d'une voix de croque-mort, il chuchote à Helio Orovio ; " désolé, maestro,
mais pas d'invité possible pour ce soir ; pour votre ami, ce sera 10
dollars ! ".
Frank
Emilio a été remplacé au pied levé par l'Orquesta Sublime, une
vieille charanga des années 60 mais qui a toujours bon pied, bon oil.
Proximité des hôtels Habana Libre et Nacíonal oblige, l'endroit est
bondé de touristes au bon goût jazzistique. Surprise, il y a également
beaucoup de Cubains aussi car cette semaine-là, tous les lieux du festival
sont obligés de pratiquer une double tarification, permettant ainsi
un accès (habituellement inabordable) aux criollos. L'orchestre est
bon... mais pas franchement plus que des dizaines d'autres orchestres
qui jouent à la même heure dans toute l'île! Certains musiciens sont
là depuis les tous débuts de la formation et la descarga sur le medley
Chanchullo/Oye como va révèle de beaux restes. L'ambiance est chaleureuse,
mojito-isée à souhait mais le décalage horaire a encore frappé. En route
donc vers un salutaire coucouche-panier !
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Issac Delgado
El Chévere
de la Salsa
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