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26 juillet 2000, RAWALPINDI (PAKISTAN)

 

"God is watching us. Give him a good show. Practise makes perfect" (lu sur la vitrine d'un marchand de meubles, à Gilgit). Dieu ne doit pas être déçu du spectacle.

A l'entrée de Gilgit (capitale des Provinces du nord), la Northern Light Infantry exhibe comme un trophée un hélicoptère indien capturé dans les années 70. Mais l'Inde honnie exporte aussi vers le Pakistan ses chanteurs, ses films et ses clips aux femmes voluptueuses. Dans certains cafés, les hommes regardent ces images d'un air fatigué, impénétrable. Aux murs des villes pakistanaises, on peut également admirer ces affiches de cinéma à l'indienne : d'immenses panneaux peints, dont on se demande s'ils sont amusants ou monstrueux. Une femme armée d'une kalashnikov, un cheval fougueux, un homme brandissant un fœtus, un visage grimaçant et ensanglanté. Et ça jure, et ça crie, du rouge, du noir... !

Astor-Gilgit : un vertigineux parcours à flanc de montagne, au-dessus d'un ravin. Nous ne sommes que deux passagers, debout, à l'arrière d'une "cargo jeep", en réalité un gros 4X4 Toyota. Plusieurs camions Bedford, rutilants comme des images pieuses, nous croisent à 5 km à l'heure. Pour me tenir compagnie, un grand type au teint rose, coiffé du bonnet de laine des montagnards. La longueur de sa barbe dépasse la moyenne. "Are you Muslim?", me demande-t-il? Je lui dis la vérité. Il me sourit par intermittence, mais je sens bien que je l'intrigue, qu'il cherche un moyen de me ramener sur la bonne voie. "Allah akbar", fait-il en levant les yeux au ciel. J'acquiesce. Ce gars a placé sa vie en Dieu et celle des autres aussi. Il a l'air doux et redoutable des prosélytes. Avec ses yeux bleu delavé et son teint de rose, je l'imagine en fondamentaliste du Middle-West.

De retour à Gilgit, je retrouve la Madina Guesthouse : le repaire officiel des backpackers du nord-Pakistan. Rien ne manque : les bouquins d'occase, les vidéos pirates, le guestbook indigeste, la cuisine aseptisée... On adore ou on déteste. Certains visages me sont familiers. Ces deux Anglais notamment, tous les soirs défoncés. Au moins deux semaines qu'ils sont là. "C'est toujours mieux qu'à Rawalpindi ou Lahore", disent-ils. Il y a aussi cette vieille Anglaise en shalwar kameez, genre "J'ai baroudé deux ans au Pakistan", dont le regard condescendant m'agace suprêmement. Un Canadien, ex-professeur d'anglais au Japon et en Corée, disserte sur le prix du haschich dans le monde. Gérard et sa femme sont fidèles au poste. Ils sont français, au moins six ans d'Asie à eux deux. Ils n'ont pas le rond, tiennent l'annexe de la Madina GH : logés nourris pendant un mois. Quand je leur raconte que j'ai mangé du camembert et du pâté la veille (avec deux familles françaises rencontrées au sud du Nanga Parbat), ils font une drôle de tête. Le chiot fou est là, qui s'assoit à table comme une grande personne et vole les chaussettes sales des clients.

Les ventilateurs brassent l'air chaud. La petite troupe s'est réunie devant la télé. Ce soir-là, la Madina GH rediffuse "The end of days", formidable nanar apocalyptique périmé depuis le 1er janvier 2000. Arnold Schwarzeneger y affronte le Diable en personne : "Don't fuck with me!", lui lance Schwarzie, et c'est l'appel à la prière. Rien de tel que les télescopages. Parfois, l'image disparaît. Les néons pompent tout le courant, il n'y en a plus assez pour la télé.

Le trajet Gilgit-Rawalpindi est réputé l'un des plus désagréables du pays. 17 heures de route, principalement de nuit, sur les lacets de la Karakoram Highway. Mieux vaut parfois effectivement fermer les yeux. Au crépuscule, le bus s'arrête inopinément au bord d'un chantier de construction. C'est d'autant plus curieux que nous avons fait une halte une heure plus tôt. Les trois-quarts des passagers sortent du véhicule, se dirigent vers un périmètre délimité par des pierres blanches, se déchaussent avant d'y poser le pied : une mosquée de fortune. Un petit monticule indique la direction de la Mecque. Un jeune imam, barbe broussailleuse et habit immaculé se place devant les deux rangées d'hommes. Et la prière commence.

Vers 21h30, nouvelle pause. Un dhal plus tard, je flâne le long des échoppes qui bordent la route. J'aperçois un homme très âgé qui dépose un drap à terre, au pied d'une boutique, pour la prière du soir. Mais le vieillard est tourné dans la mauvaise direction, vers l'Est. Le commerçant le détrompe, lui indique La Mecque. Il a fière allure, ce vieux croyant, avec son turban violet et sa barbe blanche.

Débarquer à Rawalpindi après trois semaines dans les montagnes du nord, c'est aussi traumatisant que d'atterrir à Bangkok le décalage horaire dans les pattes. La chaleur, l'humidité (c'est la mousson), le bruit, la foule... Mais pour les malins qui ne se contentent pas de visiter le quartier diplomatique d'Islamabad, Pindi recèle des trésors : des bazars époustouflants, des ruelles tortueuses, de vieilles portes en bois sculpté, des balcons festonnés aux maisons, le jus des mangues trop mures...

Ici aussi, pour de nombreux fidèles, la vie s'arrête à l'heure de la prière. Mais la ville compte également ses excentriques. Dans les rues du Rajah bazaar, on croise parfois des travestis, faux seins en avant sous la robe ample. Dans une société ou les femmes comptent parfois pour si peu, mais ou un homme sans épouse ou famille n'est rien, cela demande un courage inouï.

A bientot. Je vous quitte pour Taxila et Peshawar.

Cyrille

PS : toutes mes amities a M. Yacoob et a son equipe de la Madina GH. Mes remarques ne visent pas leur gentillesse absolue.


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