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LUNDI 19 JUIN, KASHGAR
Assalam alaikum !
Urumqui-Kashgar
: 44 heures de bus. Deux jours, deux nuits. Chaleur, poussière,
crasse, moustiques, une crevaison, le moteur en rade, un glissement
de terrain, des abricots secs pour seuls déjeuners... Par
les fenêtres, un grand flou lumineux : le désert.
Trois jours sans se doucher. A propos, le train ne met "que"
trente heures. Qu'est-ce qui m'a pris ?
1450
km plus tard, à mon arrivée à Kashgar, il restait
des chambres à l'hôtel Seman. Cet établissement
occupe les locaux de l'ancien consulat soviétique. Le
vaste hall dalle de noir à l'air démodé des
cartes postales des années soixante. Ma chambre est éclairée
par une large fenêtre qui donne sur un rond-point. Pas de
statue grandiloquente, mais trois cercles concentriques plantés
de légumes verts. Le soir, quand la fraîcheur se
fait caressante, les taxis rouges disputent la priorité aux
charrettes tirées par les ânes. Une vache tractée
par un vélo ou un chameau font parfois leur apparition.
Dans
les principales artères, on rase puis on reconstruit.
Ici aussi s'édifie la Chine de demain. Une statue de Mao
veille sur l'inévitable place Renmin. Mais partout ailleurs,
autour de la mosquée Id Kah, dans les bazars, les passages
couverts, c'est un rêve d'orientaliste. On a tout dit sur
Kashgar, bastion de la culture ouighoure, étape-clé
de l'ancienne Route de la soie devenue le centre incontournable
du commerce moderne en Asie centrale. En moins d'une journée
de route, on touche le Kirghizistan, le Tadjikistan, l'Afghanistan
ou le Pakistan. Une légende !
Le
marché dominical est à la hauteur de sa réputation.
Une foule d'hommes enturbannés ou coiffés du chapeau
brodé circule, le couteau à la ceinture, parmi les
étals disposés à même le sol. Les yeux
verts ou noisette, les moustaches, les regards enveloppants, les
barbes de patriarches, rien ne rappelle la Chine de l'Est.
De la musique à l'ogive des fenêtres, tout évoque
la Turquie ou l'Iran. Des odeurs de melons et de bétail
flottent dans les allées poussiéreuses. Les vendeurs
de mouton exhibent la dentition de leur cheptel, font palper le
cul laineux de leurs bêtes. Les ventes se concluent par
une franche poignée de mains. "Posh posh" (poussez-vous
!) crient les conducteurs de charrettes. Au marché aux chevaux,
trois gosses nus montent à cru. Ils entraînent leurs
montures dans la rivière, s'amusent à se laisser entraîner
par le courant. Il faut flâner sous le marché couvert,
entre les négoces de tissus, de vêtements et de vaisselle,
pour retrouver la présence colorée des femmes. Certaines
sont entièrement voilées. La plupart se contentent
de dissimuler leurs cheveux sous un foulard, d'où s'échappe
parfois une mèche rousse (!).
Dans
les artères principales, des grappes de restaurants gavent
les badauds de spécialités ouighoures. Les plats
sont préparés sous vos yeux, en plein air, exclusivement
par des hommes. C'est une cuisine simple et savoureuse, a
base de mouton et de pâtes fraîches. Brochettes (kebabs)
saupoudrées de cumin et de poivre, pâtés en
croûte, raviolis cuits dans d'immenses cuit-vapeurs, "naans"
aux oignons, nouilles aux légumes épices. Le tout
arrosé de thé, parfois relevé de cannelle ou
de cumin. Rayon douceurs, c'est la saison des abricots. Il en existe
au moins quatre variétés, dont le "Guangxing"
(nom chinois), doré et brillant. Sa peau croquante et sa
chair acidulée rappellent la prune. Des la fin août,
on trouvera du raisin en abondance. Le vin rouge un peu madérisé
du cru s'harmonise bien avec les omniprésents melons. Le
Turkestan chinois, comme on l'appelait autrefois, aurait commencé
à produire du vin 800 ans avant la France. A Turfan,
au sud-est d'Urumqui, les treilles couvertes de vignes dispensent
une ombre bienfaisante aux cours des maisons. Le vignoble monte
à l'assaut de la mosquée Emin et de son élégant
minaret de briques crues (XVIIIe).
Le
marché dominical vaut surtout par ses "gueules".
Les marchandises n'y ont rien d'exceptionnel. Dans le centre-ville,
pendant la semaine, on peut s'adresser directement aux artisans,
nombreux autour de la grande mosquée : chapeliers, couturières,
luthiers, aiguiseurs de couteaux, bottiers, forgerons.
(...)
J'ai
toutes les raisons de rester ici quelques jours. Ensuite, j'irai
prendre de la hauteur à Tashkorgan (3600 mètres) et
sur les rives du lac Karakuli (3800 m), à l'extrême
sud-ouest de la Chine. Pas la peine d'aborder le Pakistan avec
le mal d'altitude.
Mes
amitiés à tous,
Cyrille
PS
: quatre Europeens, trois hommes et une femme, harnachés
comme pour
l'Anapurna, se sont embarqués ce matin à bord d'une
berline verte de
location. Dans leur conversation, j'ai entendu tinter les mots de
"300
dollars". Le prix du passage du "Torugart pass" ?
Dans les années trente,
Ella Maillart rêvait de franchir les Tianshan sans entraves,
mais se voyait
refoulée à la frontière chinoise. Aujourd'hui,
il suffit de refiler 300
dollars au "John's information and cafe" qui vous arrange
tout cela avec les
autorités kirghizes et chinoises. Les pays de la région
monnayent cher les
envies d'évasion des riches Occidentaux. Pauvres aventuriers
!
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