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LAHORE, 15 août 2000
Combien
de fois j'ai entendu : "Non, je n'ai pas visité Lahore,
parce ce que j'avais déjà vu Delhi". Avec ce
raisonnement, on pourrait aussi bien se passer de Rome au prétexte
qu'on est allé à Florence, ou ne jamais retourner
dans le même pays.
Les
Lahoris ont la réputation d'aimer la "dolce vita".
Dès qu'ils le peuvent, ils se réunissent dans les
parcs et les jardins pour jouer au cricket, pique-niquer, discuter
entre amis ou assister à une rencontre de hockey. L'architecture
moghole offre un cadre splendide et romanesque à ces distractions.
La palme du romantisme aux Jardins de Shalimar, lorsque les silhouettes
des dames drapées de vieux rose ou de vert glissent sur la
passerelle de marbre d'un bassin séculaire. Le raffinement
du mausolée de Jehangir fait oublier la mégalomanie
de celui qui y réside. La salle de prière de la mosquée
Wazir Khan (XVIeme siècle) est ornée du sol au plafond
de délicats motifs floraux. Le dimanche et en soirée,
le ciel se couvre de cerfs-volants. Sur les toits des maisons, on
élève des pigeons voyageurs.
De
quoi faire oublier la frénésie ambiante et la circulation
démente autour de la gare ferroviaire, le quartier des hôtels
bon marché. Si le kafir circule à sa guise dans
les mosquées et les sanctuaires, la ferveur de certaines
réunions s'avère plutôt effrayante. Claustrophobes,
abstenez-vous ! Inutile également d'espérer la moindre
parcelle d'anonymat.
Hier,
c'était pire. C'était "Independance Day".
Chaque année, le 14 août, le Pakistan commémore
la date de son indépendance. C'est un vieux pays, mais
un jeune Etat. On connaît ses origines tragiques, la partition
de 1947, l'exode croise de millions de Musulmans, d'Hindous et de
Sikhs, les massacres commis des deux côtés.
Pour
l'occasion, on avait blanchi les murs du fort, illuminé les
grands bâtiments publics et couvert le Mall (l'élégante
avenue héritée des Britanniques) d'effigies des pères
fondateurs, Mohammed Ali Jinnah et Allama Mohammed Iqbal. Pour
quelques roupies, on pouvait se barder d'autocollants, décalcomanies,
badges, pins, peluches ornés du croissant et de l'étoile.
Le drapeau vert et blanc claquait derrière les vélos,
les "vespacars", rickshaws et autres "qingqi".
Les manifestations politiques étant interdites, on avait
le choix entre d'innombrables saluts aux armes, expositions, concerts,
cérémonies variées...
Hélas,
le Jour J, des miliciens un peu trop zélés s'en prenaient
aux photographes amateurs ; des policiers armés bloquaient
l'entrée des beaux édifices coloniaux ; les passants
surexcités par la chaleur n'étaient pas toujours bienveillants.
Pas de casse, mais beaucoup d'énervement et un peu d'agressivité
réciproque.
Pour
échapper au tumulte, je suis monté dans un bus en
partance pour Shadarah, au nord-ouest de Lahore, au-delà
de la rivière Ravi. En quelques minutes, la travée
centrale s'est remplie de gens debout, serrés les uns contre
les autres. J'en savourais d'autant plus ma place assise, le souffle
d'air qui entrait par la fenêtre...
A
peine quelques secondes de tranquillité et mon voisin entame
la conversation. C'est un jeune type moustachu, vêtu à
l'Européenne. Probablement un étudiant. Je réponds
de mauvaise grâce. Pas envie de causer. Du reste, je ne comprends
pas ce qu'il dit. Cela ne le décourage nullement. D'habitude,
on me demande quel est mon "good name" ou "what is
my country name?". Mais c'est trop basique pour mon interlocuteur.
Il lui faut des sujets plus élevés : "One
definition, please! What is life?". Oh la la... ! Qu'ai-je
donc fait pour mériter cela ? Je réponds courageusement
que ce n'est ni le lieu ni l'endroit pour en débattre (quoique
! Dans ce bus bondé, où je perds toute l'eau de mon
corps... ?). Silence. Il est sûrement vexé. Mais non
: "Are you believe in God?" (sic). Cette fois, je suis
bien obligé de lui faire bonne figure. Ce type est complètement
allumé, ou bien il possède un humour extraordinaire.
Quelques minutes plus tard, il m'indique l'endroit ou descendre
du bus. Très courtoisement, avec un grand sourire. Oui, c'est
cela, ce type avait beaucoup plus d'humour que moi.
Comme
pour beaucoup de fêtes, ce sont les préparatifs les
plus gais. Je suis rentré à pied à l'hôtel,
quatre kilomètres dans la fumée des pots d'échappement.
Le soir du 14 août, le "Chief Executive" Pervez
Musharaf a parlé une heure dans le vide d'une salle de restaurant
déserte. Je n'aspirais plus qu'au calme, à l'air
climatisé et au réconfort de "L'Idiot".
Cette
nuit, la pluie a tout chassé : les pétards, les ordures,
mes mauvaises pensées. Ce matin, dans certaines rues,
l'eau monte jusqu'aux chevilles. J'aime de nouveau Lahore.
Bien
a vous,
Cyrille
PS
: Lahore, c'est déjà l'Inde, dit-on. Dans moins de
quatre jours, je me ferai ma propre idée. Je pars pour Amritsar,
puis Delhi. C'est l'envie de voir l'Inde qui motive ce voyage depuis
le tout début. Et maintenant j'y suis.
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| ©Cyrille
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