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Gilgit, Pakistan,
jeudi 13 juillet 2000
Il
y a six mois que j'ai quitté la France. Demain, j'aurai
33 ans au Pakistan. C'est un très beau cadeau, même
sans alcool. Hormis Gilgit et Islamabad, il n'y guère de
possibilités de se connecter. Je vous propose quelques
notes de voyage, parmi beaucoup d'autres.
Trois
heures au-dessus de Kashgar, la "Karakoram Highway"
(KKH) débouche sur un immense plateau, à 3000 mètres
d'altitude. Les Pamirs. Une rivière - la Bulungkol - s'épand
comme un lac devant les "montagnes de sable". Au-delà,
en territoire tadjik, se dresse une chaîne montagneuse éclatante
de blancheur. Des yacks paissent sur une bande de verdure. Longtemps
contenu par les parois d'un canyon, le regard s'efforce d'embrasser
le panorama illimité, sidérant, à la fois lunaire
et bucolique.
(...)
Les eaux tantôt turquoise, tantôt marine du lac Kara
Kul (3700 m) s'étendent au pied de deux géants
: le Kongur Shan (7720 m) et le Muztagh Ata Shan (7540
m). Sur son pourtour sont disséminés des yourtes et
des villages kirghizes. Dans une vallée adjacente, un petit
cimetière dresse ses dômes de terre crue vers l'air
pur. Les habitants ont les yeux bleus, verts ou noisettes. Les
hommes portent de curieux bonnets cylindriques en laine bicolore.
Les femmes sont uniformément vêtues de rouge. Ce
sont des éleveurs, dont les yacks, les moutons et les chèvres
paissent dans les prairies voisines. Lorsque des cavaliers ou des
dromadaires viennent à passer en file indienne dans les lointains,
c'est un spectacle grandiose. Cela méritait bien cinq nuits
sous la yourte.
Le
29 juin, me voilà au Khunjerab Pass (4720 m) : une vaste
prairie plutôt qu'un col. Soleil radieux. Un tee-shirt suffit.
Ici s'achèvent le Xinjiang et deux mois et demi de voyage
en Chine. De l'autre côté commencent le Gojal et
le territoire pakistanais. Une borne kilométrique indique
: Urumqui, 1880. Une autre : Hunza, 90. Deux policiers barbus et
enturbannés, superbes, jettent un oeil aux passeports. Et
voila !
Le
jour ou la France devenait championne d'Europe de football, un tout
autre événement se tenait à Passu. La finale
du tournoi de cricket du Gojal (haute vallée de la Hunza)
opposait l'équipe locale à Gulmit. La première
l'a emporté au terme de cinq heures d'un affrontement un
peu monotone pour les profanes. Mais le cadre valait bien celui
du stade de Rotterdam. Deux équipes vêtues d'un blanc
irréprochable, évoluant au pied du massif déchiqueté
des "Passu cones", un surréaliste feuilleté
d'arrêtes effilées comme des couteaux. "Well ball",
"We want six", "Subash" (bien !)... Les supporters
masculins des deux équipes se mélangeaient joyeusement.
Les femmes s'étaient regroupées de l'autre côté
du terrain. Après la victoire, bismillah, tout le monde
s'est congratulé, on a écouté des discours
et bu beaucoup de thé au lait. Le soir, le foot, c'était
trop tard. Après 21h30, il n'y a plus d'électricité.
Autour
de Passu, la pierre et la glace dominent. Les paysages sont magnifiques
mais un peu monstrueux. C'est une catastrophe géologique,
un chaos de roches noires et menaçantes, un carambolage de
falaises abruptes, surmontées par la crête enneigée
des pics du Karakoram. L'été, les bouquets de
lavande et les rosiers sauvages embaument l'atmosphère. D'innombrables
fleurs apportent une touche de couleur vive.
Située
en aval, la région de Karimabad présente un visage
plus humain et souriant. Ce gros village surplombe la KKH et la
riviere Hunza, dont il est séparé par des plantations
en terrasses. Le vert et l'or des champs de blé et d'orge
contrastent avec les hauteurs glacées du Rakaposhi (7790
m) et du Diran (7270 m). En cette saison, les habitants dorment
sur les toits des maisons.
En
remontant la vallée de l'Ultar, on atteint le pied du
glacier du même nom, un mur de glace flanqué de l'Ultar
II (7400 mètres). On campe dans un pâturage sous
la surveillance directe de ce monstre. La nuit, on est parfois
réveillé par le grondement d'une avalanche. Une
plaque scellée dans un rocher rend hommage à un alpiniste
japonais, mort à 33 ans (!) dans une tentative d'ascension.
Le minuscule "Lady Finger Restaurant" - une modeste maison
de pierres - dispose de deux tentes. Et propose de la "Hunza
water" (tord-boyaux local) aux rares clients. Je ne suis pas
un bon Musulman. En octobre, après la fermeture, les proprios
reviendront chasser le "snow-cock" et le léopard
des neiges (une espèce en voie de disparition).
(...)
Ce matin là, je sors de la Hunza pour entrer dans le Nagir.
La frontière ne se voit pas. Mais les deux régions
étaient autrefois des Etats indépendants voire antagonistes.
Je me rends à Chalt. Je parcours le trajet sur le toit d'un
minibus bondé, grisé par le spectacle sublime du Rakaposhi
et des ravins qui défilent sous les roues. Le bus me dépose
à l'embranchement d'une route secondaire. Le village se trouve
à 3-4 kilomètres. A peine ai-je endossé mon
sac qu'un autre minibus me prend sur le toit. Nous traversons un
pont, puis des vergers et des champs. Le village a beau se trouver
à plus de 2000 m, la température frôle déjà
les 35 degrés.
Il
n'y a qu'un seul hôtel. Je dépose mon sac et me mets
en quête d'un rouleau de papier-toilette. Dans la rue du bazar,
les deux-tiers des échoppes sont closes. Le dernier tiers
ne possède pas l'article recherché. Je commence
a me faire l'effet d'un gringo égaré du mauvais côté
du Rio Grande. Ils sont 200 barbus à me regarder sans
un mot. Plus tard, l'instituteur me raconte qu'ici, on ne parle
pas le Burushashki, mais le Shina. On n'est pas Ismaélien,
mais Shiite (il n'y a jamais que 72 ou 73 écoles dans l'Islam,
dont une cinquantaine pour le sunnisme). Le premier contact est
rugueux, mais les langues se délient vite. Pendant deux
jours, les curieux viendront me serrer la main et faire la causette.
Ou
sont les femmes ? Invisibles dans les rues. Omniprésentes,
quoique voilées, dans les champs et les vergers. Celui de
Gashumaling, par exemple, cet Eden retrouvé, où les
branches des abricotiers croulent sous les fruits murs. Chaque gros
rocher, les toits des maisons, toutes les surfaces planes, sont
couvertes d'abricots mis à sécher. Les noyaux sont
soigneusement conservés. Une huile est extraite de leur amande.
C'est le travail des femmes. L'une d'elles, un peu inquiète
de voir un étranger s'approcher, me demande : "where
are you going, brother ?", avant d'appeler un vrai "brother"
à la rescousse. Rassuré sur mes intentions, le bonhomme
m'adresse un grand sourire et me renseigne sur la suite du chemin.
Juste
un dernier mot sur les glaciers, cet élément primordial
du paysage nord-pakistanais. Il y en a partout, de toutes sortes
: le Passu, tout blanc, un joyau hérissé de
serracs ; le Batura, couvert de sinistres moraines grises
; l'Ultar, un mur plutôt qu'une mer ; le Minapin,
mon préféré : une langue de glace immaculée
qui relie les camps de base du Diran et du Rakaposhi avant de descendre
vers la Hunza. J'étais à l'un de ces camps de base
hier. Je ne suis pas prêt de l'oublier.
Visa
oblige, je dois progressivement descendre vers la chaleur moite
(plus de 40 degrés) d'Islamabad et de Rawalpindi, avant de
remonter au frais. Plus de nouvelles d'en bas d'ici une dizaine
de jours.
Pas
encore nostalgique,
Cyrille
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