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Jeudi 1er juin 2000 - LANZHOU (Gansu)

Tashi dele,

Parmi les histoires que se racontent les voyageurs, il y a celle de la fin peu banale d'un Anglais mort au Tibet en 1987. Victime du mal d'altitude, il aurait émis le souhait, avant de tomber dans le coma, d'être inhumé selon le rituel tibétain du "sky burial". Ses deux compagnons de voyage auraient d'abord, conformément à ses vœux, achevé la randonnée en transportant la dépouille à dos de mule. Après la cérémonie proprement dite, l'un des tibias du bouddhiste anglais aurait été dérobé. Le meilleur os pour faire une flûte, dit-on.

Cet étrange récit dit bien l'intérêt morbide des occidentaux pour le "sky burial" tibétain (enterrement céleste ?). Lorsque le manque de bois rend la crémation impossible, les Tibétains abandonnent leurs morts aux aigles et aux faucons. La cérémonie se tient en présence de moines, sur une colline piquée de drapeaux de prière. Le défunt est dévêtu, puis sa chair soigneusement découpée. Les os sont brisés à l'aide de hachettes et de massues. Le tout est mêlé à de la Tsampa (farine d'orge mouillée de thé et de beurre de yak), afin que les rapaces n'en laissent rien. Certains os sont parfois recueillis et confiés à un lama qui, après les avoir réduits en poudre, en confectionnera de mini-chortens (stupas) domestiques.

En remontant du Sichuan vers le Gansu, à la lisière orientale du plateau tibétain (pays Amdo), nous avons découvert deux de ces cimetières à ciel ouvert. Au-dessus du village de Langmusi, au milieu des herbes, on aperçoit d'abord des vêtements épars, lambeaux de manteaux, chapeaux d'homme, bottes dépareillées... Sans y prêter gare, on se retrouve au milieu d'os de toutes sortes, ici un crâne, là une omoplate ou une mâchoire. Passe le premier moment de consternation, le regard ne voit bientôt que de la matière brute. Rien de plus désincarné que ces pauvres restes humains. Il y a beau temps que l'âme est retournée dans le cycle infernal des réincarnations. C'est du moins ce que croient les bouddhistes tibétains. Et les artisans chargés de la cérémonie.

Le "sky burial" n'est qu'un aspect spectaculaire (et pas le plus attachant) de la culture tibétaine. De retour dans une grande ville chinoise, cette autre planète me manque déjà. Sous un ciel infini, un pays de steppes et de prairies, cerné par les crêtes enneigées ; la majesté des chevaux et des troupeaux de yaks ; des hommes de haute stature, farouches comme des guerriers et coquets comme des dandies, les cheveux longs, le poignard au flanc, le cou ceint de lourds colliers d'ambre ou de corail ; des femmes et des enfants aux pommettes cuivrées par le climat ; l'odeur du beurre de yak dans les bus locaux, a 6h00 du matin ; l'hospitalité rugueuse des éleveurs ; la ronde infinie des pèlerins autour des moulins à prière de Xiahe ; les démons terrifiants du panthéon tibetain ; des moines par centaines, cohabitant depuis toujours avec les charmants Hui, descendants musulmans des commerçants arabes et iraniens qui empruntaient la Route de la soie. Avec les Chinois, en revanche, les bagarres ne sont pas rares.

Et puis, surtout, de nouveaux amis, des rencontres intenses : Henry et ses merveilleux récits (huit voyages en Chine, trois au Pakistan) ; Subash, un Canadien ("holly shit !") né en Inde, qui porte aussi bien la vareuse que le lourd manteau tibétain ; Nikkel et Francis, de Haarlem, Bangkok-Pekin à vélo, en attendant la Mongolie et la Karakoram Highway ; Miguel, 7 ans de philosophie a Barcelone, qui a appris l'anglais en 16 mois de périple de la Lybie à la Chine, en passant par 2 mois en Afghanistan, si barbu que la police pakistanaise jugeait inutile de tamponner son visa de touriste. Et d'autres encore.

En faisant étape à Beijing à partir du 3 juin, je clos le premier volet de mon voyage chinois (presque deux mois déjà). Ensuite, direction l'Asie centrale, le Turkestan chinois (désert et montagnes) et peut-être le Kirghizistan (d'autres steppes).

Cyrille

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