Le Photographe, l'édition intégrale
Cette bande dessinée est d’abord un reportage sur l’Afghanistan du milieu des années 80 alors que l’armée soviétique est embourbée dans la guerre. Le reportage ne dit rien de la situation globale, de l’équilibre des forces et factions ni des combats, il montre l’état du pays. Le photographe accompagne une mission de Médecins sans frontières, passant clandestinement la frontière du Pakistan pour aller soigner les populations en évitant les zones contrôlées par les Russes, croisant tout au long de son chemin des caravanes de chevaux et de mules qui transportent des armes depuis le Pakistan vers les zones de conflits. Les médecins soignent et opèrent même en chemin, des lésions dues à des cancers, des gangrènes, mais surtout, la plupart du temps, des blessures de guerre. Femmes, enfants, combattants et vieillards, blessés légers, mutilés, condamnés : l’équipe essaye de soulager, sauve des vies. Et lorsqu’un malade meure, la famille remercie quand même car le proche a été préparé et pourra se présenter soigné devant Allah. La générosité, la résistance à la douleur des malades et des familles sont unanimement soulignés par les membres de l’équipe, laquelle, constituée de médecins urgentistes et d’infirmières mérite aussi toute notre admiration. Pour le travail accompli et pour le courage face aux risques et aux efforts physiques.
De son côté, lorsqu’il attaque les premiers cols, le photographe, plein d’humour comme tous les membres de l’équipe, note « C’est vraiment quelque chose Tintin. On a souvent l’impression qu’il est passé par où l’on passe ». En écho, dans ce récit qui mêle photographies du reportage et histoire en images, reconstituée, de cette aventure, le dessin et le traitement des paysages évoque le travail d’Hergé. N’est-ce pas le rêve du photo-reporter que de pouvoir ainsi substituer aux images manquantes quelques dessins judicieusement scénarisés ? D’autant que la narration en dessins autorise des changements de points de vue instantanés, notamment lorsqu’ils sont synchronisés avec les dialogues des bulles. On mesure a contrario les contraintes de la photographie lorsque sont édités des planches contact : le photographe mitraille mais cherche la photo qui racontera toutes les autres et la maquette de cette BD garde d’ailleurs ses coups de crayons rouge sur les planches, entourant les photos sélectionnées. D’un autre côté, l’édition dans cette ouvrage de ces planches permet, comme cela se fait dans les mangas, de souligner par une juxtaposition très serrée, un moment particulièrement intense (scène d’une traversée difficile de torrent ou d’opération d’un malade)… Une belle inspiration croisée, imaginée à trois, un photographe, un scénariste dessinateur et un coloriste. Par contre, une seule photo est publiée en double page comme cela se ferait systématiquement dans la publication d’un reportage photographique : celle prise aux dernières lueurs du jour, lorsque sur le chemin du retour, le photographe épuisé après une crise de panique, seul au sommet d’un col balayé par des vents glacés et craignant de ne pas survivre à la nuit, prend ce qu’il croit être ses dernières photos, avant de s’allonger… Ce col est un point culminant de l’expérience personnelle du journaliste et la photo obtient ce privilège unique dans le découpage général. La mise en scène du reporter en action prend le pas sur le reportage, et, dans le scénario, l’expérience initiatique sur le travail d’information.
De ce point de vue, quelques éléments prennent toute leur signification : tout d’abord, le troisième et dernier tome de ce « making-off » du reportage se concentre exclusivement sur le difficile retour en solitaire du photographe, emporté par son désir d’indépendance vis-à-vis de la mission, mais en butte à sa connaissance trop limitée de la langue et des usages. A l’inverse, le DVD du film de la mission tourné par Juliette Fournot qui la dirige, est simplement encarté en dernière page de ce tome, comme une source complémentaire d’information. Enfin, le temps de la publication, 20 ans, donne au livre, par le biais des biographies offertes en fin d’ouvrages, une autre conclusion que celle offerte par la dernière image : à son retour d’Afghanistan, Didier Lefèvre a souffert « d’une année de furonculose chronique et perdu 14 dents ». Sur 4000 clichés, il en a publié 6 dans Libération, « l’apothéose professionnelle de son voyage » commente t-il. Il vient de mourir d’une crise cardiaque, à 50 ans, après bien d’autres reportages difficiles. Deux médecins urgentistes de la mission, Robert et Régis, ont tous deux achetés des lopins de terre dans le Sud de la France et sont devenus viticulteurs. Enfin, Juliette Fournot, dont l’engagement avec MSF dans cette région du monde doit beaucoup à l’expérience de ses propres parents en Afghanistan, a décidé, après 23 ans de compagnonnage, de s’écarter de MSF, pour "s’occuper de sa fille et de sa mère". Quand aux protagonistes afghans, ils sont trop loin pour que l’éditeur puisse affirmer avec certitude ce qu’ils sont devenus…

Auteur : Guibert / Lefèvre / Lemercier
Maison d'édition : Dupuis
Collection :
Année de parution : 2008
Nb pages : 263
Prix : € 38.00
