Petite apologie du Carnet de Voyage
Publié le 01/05/2006
 
Apologie du Carnet de Voyage de Simon

 

  • Par Simon

Le gras des doigts qui se marie tant bien que mal à la transparence des aquarelles, des gribouillis plus ou moins intelligibles où surnagent quelques notules vaguement littéraires, des bouts de papiers miraculés de la poubelle qui se battent avec des photos, à quoi s'ajoutent parfois quelques déchets artistiquement agencés, et j'en oublie de pires (type lézard écrasé entre deux pages), voilà le carnet de voyage. Le genre à quoi nous avons affaire a tout d'un vilain petit canard. Le dessin, l'écriture, les matières, la photographie, le collage, s'y côtoient sans vergogne et sans crainte des unions contre nature. Les choses du monde n'ont qu'à s'arranger entre elles. Oui, le carnet de voyage, loin des genres nobles, est un bâtard. Si l'on veut dire les choses plus joliment, un art métisse. C'est sa force. Il est d'aujourd'hui : ouvert, hétérogène, inventif, nomade, subjectif. Le carnet de voyage est un livre d'or chaussé de semelles boueuses.

 

On ne sait guère à quand remonte cet étrange dada : Dürer, Breughel, Rembrandt ? Léonard de Vinci, le carnettiste universel ? Les aquarellistes anglais ? A moins que les peintres chinois n'aient jamais fait que ça, décliner le grand souffle du monde sur des rouleaux de papier ? On ne sait pas. Et quelle importance ? L'origine du carnet de voyage commence tous les jours, chaque fois qu'une main de plein air fouille le papier en quête d'une vérité immédiate. Ce qu'on sait en revanche, c'est que le carnet de voyage, loin d'être une marotte anachronique envoyée aux oubliettes par les technologies de pointe, un vestige dix-neuvièmiste, a le vent en poupe. Il n'a même jamais connu une pareille faveur. Delacroix, l'un des grands patrons de ce petit genre, doit se lisser les moustaches de contentement. La filiation est assurée. Du temps des très héroïques explorateurs Vivant Denon, Turner, Delacroix, Corot, on ne voyait pas tant de rêveurs baladins dégainer leur calepin pour fixer dans le grain du papier les instants mirifiques du voyage. Cette faveur nouvelle, que les médias ont amplement relayée, on en connaît les raisons : démocratisation du tourisme, émergence du voyage d'agrément individuel, lassitude des sentiers battus, rejet des vacances de type Club Méd, retrouvailles émotives avec les territoires et les peuples, fatigue de la photographie de voyage, nouveau souffle des arts graphiques, dessin et peinture. Au tourisme consumériste, le voyageur carnettiste oppose deux approches : contemplative et créative. Le carnet de voyage est venu concrétiser cette nouvelle aventure du regard. La contagion a fait le reste.

 

Les précurseurs, avant l'engouement des années 90, avaient créé un sillage propice. Il y avait eu Peter Beard, dévoré par le crocodile lyrique de l'Afrique. Il y avait déjà Yvon le Corre, au gouvernail, qui naviguait depuis longtemps en aquarelle. Il avait montré le cap, les caps : solitude, hisser les couleurs, l'art de la fugue et le grand large au coeur. Titouan Lamazou a pris le vent, Gallimard risqué la mise (et empoché les bénéfices), et, dans cet appel d'air, tout le monde s'est engouffré. Gildas Flahaut, baroudeur océanique, Noëlle Herrenshmidt, qui publia les carnets de la privation de grand air (Carnets de prison), Geneviève Hue, vapeurs et visages d'Asie, Yers Keller, légionnaire reconverti aux séductions de l'Orient, Michel Montigné, la fraternité faite peinture, Hyppolite Romain, la Chine en verve, et moult autres que mon encrier ne suffirait pas à citer. Gros poissons de l'édition –: Flammarion, Albin Michel, le Seuil, et petites maisons - La Boussole, Asa, Sépia - se mirent à tâter du genre, avec des gens à notoriété aussi bien que d'illustres inconnus, gratteurs de savane et scribes fous, preuve que la fièvre carnettiste avait conquis un minimum de respectabilité publique. A boire et à manger, certes. Mais ça souquait ferme, voguait et faisait des vagues, l'on sentit qu'un courant se dessinait, têtu, spontané et chatoyant, qu'un mouvement « carnets de voyage », toutes tendances confondues, était en marche. La Biennale du Carnet de Voyage, à Clermont Ferrand, en prit acte : on dessine, on croque, on écrit aux quatre coins du territoire. Puis Issy les Moulineaux, puis Brest –: « Carnets d'ici et d'ailleurs. »

 

Le monde dépose ses douces cicatrices sur des feuilles reliées de toutes sortes, manufacturées ou faites main, qu'on appelle « carnet de voyage » faute de mieux, terme générique qui englobe des pratiques diverses, des solutions innombrables. Carnet, petit mot - la modestie même –- pour petite chose, très bien. Mot intime, qu'on glisse dans la poche. Souvent à peine plus grand qu'un passeport. Un passeport lyrique. Ouvert, il tient dans la main. Ou sur les genoux. Il a grain pour les doigts et parfois, une odeur, sinon plusieurs : d'aucuns y collent même des poudres, currys et poussières. Le papier défend ses couleurs, celle du support, blanc banal ou chiffon népalais à fibres végétales. Il est souvent farci de matières, feuilleté de secrets, gaufré par des souvenirs en relief. Il se présente comme un vulgaire bloc-notes, un missel juteux de destinations, ou encore un atlas grand format. De plus en plus, les fanatiques du bout de papier fabriquent eux-mêmes leurs carnets. En clair, c'est un objet. Fait pour être tenu, pour être frotté, sali, ému, griffé, épaissi, j'en passe, qu'on le mouille, y trace les méandres du voyage, les empreintes du lointain, voire du tout proche, pourvu que l'évasion ait lieu. A Clermont Ferrand, puis à Brest, combien de solitaires ont-ils réalisés qu'ils n'étaient pas seuls ? La tribu des carnettistes est bel et bien née au tournant du siècle. Cette tribu étonne par sa générosité, sa mobilité, son goût du risque, son humour, sa qualité d'écoute, pour tout dire, sa disponibilité. Elle a érigé la disponibilité au rang de discipline. D'éthique. La tribu frappe aussi par son humilité. L'ego boursouflé de tant de créateurs contemporains ne semble pas avoir fait de ravages parmi ces nouveaux voyageurs. C'est que le voyage dégonfle rapidement les baudruches. Etonnant aussi : ces travailleurs solitaires sont conviviaux. Le paradoxe n'est qu'apparent. Le voyage, et les mille façons d'aller, forgent des créatures douées de légèreté, d'un détachement propice, et forment à la bonté du regard d'où la lucidité est tout sauf absente. Le voyage est école de vent intérieur.

 

 

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