Au corps de l'Inde, de Simon
Simon est peintre et écrivain. Il est parti en Inde six mois et en a ramené croquis et notes qui servirent notamment la réalisation et la publication d'un livre : Au Corps de l'Inde (Ed. La Boussole).
Je voyage pour me multiplier. Quelle destination, plus que l'Inde aux bras multiples, aux Dieux innombrables, l'Inde au génie pluriel, sadhous et ordinateurs, pouvait davantage favoriser cette multiplication de l'identité ? Je voyage pour devenir foule, pour devenir mangue, pour devenir vache, pour devenir paysage, pour devenir soleil, pour devenir pluie, pour devenir mouvement, pour devenir. Je deviens en dessinant, en écrivant, en écoutant battre le cœur du monde. Là-bas, je suis devenu. Je n'ai pas décidé d'aller en Inde : l'Inde a décidé pour moi. Il fallait que je me sauve. Je voulais d'un voyage violent, renversant, dévastateur du superflu - j'ai été servi. L'Inde décape des passions inutiles, de l'esprit de pesanteur, et rend allergique, pour la vie, à toute fadeur. Elle décuple les facultés de détachement, la puissance sensuelle et spirituelle. En Inde, cœur, sens et esprit ne sont jamais au chômage.
J'attends de tout voyage une transformation intérieure. L'Inde fait ça très bien. Je partis en Inde pour découvrir l'autre visage de l'humanité, et je découvris, chemin faisant, mon Orient intérieur. Vaste programme, promesse tenue : je revins bouleversé, amaigri et pourtant nourri pour le reste de ma vie. Je suis du genre voyageur-éponge : j'absorbe tout ce qu'on me donne, sans juger la qualité du don (à une exception près : je filtrais l'eau…), pour entrer dans ce que Segalen appelait le " grand fleuve diversité ". L'inde a mélangé mes eaux rationnelles d'occidental aux eaux fusionnelles de l'Orient. Ravages dans un ego encombrant : don de l'Inde. Passion retrouvée de la couleur pour le peintre : don de l'Inde. Faculté accrue de détachement : don de l'Inde. Regain d'émerveillement envers le quotidien : don de l'Inde. Retour de la prière : don de l'Inde. Refus de vivre hâtivement : don de l'Inde. Refus de produire pour produire : don de l'Inde. Consentement à mes contradictions intimes : don de l'Inde. Envie d'y retourner : don de l'Inde. Goût du Curry : don de l'Inde. Et la publication d'un livre, après quinze ans de silence : don de l'Inde.
Je ne conçois pas de voyager sans dessiner. L'art du carnet de voyage implique légèreté et transparence. D'où l'équipement de croquis le plus strict : un crayon, deux flacons d'encre, une plume, un pinceau, des carnets Sennelier. Jamais, je n'ai dessiné autant qu'en Inde : à qui aime voir, l'Inde, fabuleux gisement de formes, humaines, animales, végétales, architecturales, est jouissance. Cinq à six heures de dessin par jour. Je procédais en deux temps : crayon sur le vif. Toujours. Voyager lentement, dessiner leste. Mais le crayon n'est pour moi qu'un brouillon. Gris, tiède et mou. Mon vrai pays, c'est l'encre. Une fois dénichée une table, je revenais,, je revenais sur mes ébauches, à la plume et au pinceau. Encre de Chine coupée de sépia et de café pour en réchauffer les noirs - température oblige. Un trait à l'encre, c'est fin, c'est vrai, c'est noir, c'est sans remède. Impossible de tricher. J'aime cette vie intense du noir. On m'a demandé pourquoi je n'ai pas fait appel à la couleur en Inde : a) parce que les livres de photos sur l'Inde sont inégalables. 2) parce que j'aime la sobriété. 3) parce que le texte est en couleur.
Je n'envisage pas de voyager sans écrire. Le récit de voyage fut écrit deux ans après le voyage, à partir de lettres rédigées sur place et de notes de terrain. Il s'agit - toujours - de trouver le juste équilibre entre le chaud et le froid, le vif de l'expérience et le recul du temps, l'anecdotique et l'essentiel. Une fois avoir trouvé le ton du livre, l'écriture a coulé d'évidence : six mois de travail pour six mois de voyage. En tant que voyageur écrivain et peintre, c'est à la composition écriture/image que j'ai attaché tous mes soins. Grâce à la liberté de manœuvre accordée par mon éditeur, j'ai pu réaliser le livre au plus près de mes désirs : un dialogue constructif entre les mots et les dessins, le dynamique et le statique, le narratif et le visuel. A l'Inde qui s'offre plurielle, j'ai souhaité rendre un hommage pluriel.
Conseils à un dessinateur : flâne et dessine. Dessine sans relâche. Quand tu voyages et quand tu ne voyages pas. Dessine même quand tu ne dessines pas. Dessiner n'est pas seulement la plus grande des éducations de l'œil, c'est aussi un acte matériel et une méditation spirituelle. . Mieux tu regarderas le monde, mieux le monde se dévoilera à toi. Et amuse-toi. Conseils à un écrivain : marche et écris. Ecris sans relâche. Etudie les écrivains voyageurs et les écrivains non voyageurs. Ecris même quand tu n'écris pas. Voyager en littérature, c'est voyager deux fois. Quand on vit, et quand l'écriture revisite, ou transfigure, le voyage. Conseils : vous qui écrivez, apprenez à dessiner, vous qui croquez, apprenez à écrire. Le voyage manque singulièrement de ces poètes-peintres qui faisaient le génie de la Chine ; le voyage aujourd'hui attend impatiemment des artistes pluriels, qui fassent sauter les frontières entres les genres, dessin, poésie, photographie, peinture, collage, prose… Le carnet de voyage est le lieu idéal d'un pareil métissage. En avant.